Cette semaine

L'invité du lundi : L'as de la chasse

Bonne semaine à tous !

Comment ça marche ?

Vous n'avez rien compris ? C'est normal !

- Tous les lundis, je reçois quelqu'un, personnage fictif ou réel, figure historique ou simple pote : je retrace sa biographie, évoque la manière dont je le perçois et partage un verre de vodka ou une tasse de thé avec lui.

- Tous les mardis, je parle d'une oeuvre et m'intéresse parfois à un de ses thèmes en particulier, qu'il s'agisse d'un livre, d'un film, d'un jeu vidéo ou d'un disque.

- Tous les mercredis, je laisse la parole à quelqu'un d'autre et recopie sans vergogne une citation ou un extrait de livre, le commentant parfois.

- Tous les jeudis, je donne ma propre définition d'un mot du dictionnaire, réfléchis à son sens, et en recoupe les différentes significations avec des oeuvres qui s'en inspirent.

- Tous les vendredis, promenade ! C'est l'heure d'explorer un lieu, réel ou fictif, de le regarder et de s'y plonger.

- Tous les samedis, je ferme ce blog pour le week-end : je vous invite alors à sortir par l'une des nombreuses portes que j'aurais prévu.

Et le dimanche, jour du Seigneur, c'est newsletter.

La semaine dernière

L'invité du lundi : Carson McCullers

L'oeuvre du mardi : Paradis (Toni Morrisson)

La citation du mercredi : Combray (A la recherche du temps perdu)

Le mot du jeudi : Le droit au mot

Le lieu du vendredi : Tchernobyl

La porte de sortie du samedi : Plus fort que le fromage

Jeudi 4 novembre 2010 4 04 /11 /Nov /2010 01:42

Oui, je ne sais pas gérer un emploi du temps. L'article d'aujourd'hui sera en ligne ce soir !

Par big-cow - Publié dans : Un mot
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Mercredi 3 novembre 2010 3 03 /11 /Nov /2010 01:42

       Par curiosité, et comme on me l'avait conseillé à plusieurs reprises, j'ai récemment lu un roman d'Haruki Murakami ; en l'occurence, La course au mouton sauvage, écrit en 1982. J'aime beaucoup ce fantastique assez léger qui s'immisce dans le roman, ces touches subtiles et terriblement naturelles, comme si tout allait de soi ; même si je tiens à préciser que j'étais de bonne humeur quand je me suis plongé dans l'ouvrage, et que ce style est parfois décontenaçant, voire irritant. Le dialogue que j'ai ici choisi de recopier est joliment absurde. Le narrateur vient d'être embauché par un homme qu'il présente sous le nom du Maître, et qui s'avère être un ponte de l'extrême-droite ; suite au rendez-vous avec le second du Maître, il est raccompagné chez lui par un chauffeur que l'on croisera plusieurs fois dans le roman, personnage que je trouve épatant.

 

 

 

      "A la gare de Shinjuku, sortie ouest", dis-je.

      Le jour tombait, ce qui pouvait expliquer la circulation affreusement encombrée en direction de Shinjuku. Au-delà d'un certain point, on n'avançait pour ainsi dire plus, à croire que les voitures avaient jeté l'ancre. De temps à autre, balançant au gré d'une vague, on bougeait de quelques centimètres. Je me mis à songer à la vitesse de la rotation de la Terre. A combien de kilomètres-heure la surface de notre route pouvait bien tourner dans l'espace du cosmos. Au bout d'un bref calcul mental, j'arrivai à un chiffre approximatif, mais j'étais bien incapable de dire si cette vitesse était supérieure à celle des tasses à café d'un carrousel de foire d'attractions. C'est dire qu'il y a bien des choses que l'on ne connaît qu'à peu près. On sait les choses comme ça, sans trop savoir pourquoi, et pas beaucoup plus. Si des extraterrestres venaient un jour me dire : "Dis donc mon gars, à quelle vitesse la Terre tourne-t-elle autour de l'équateur ?" je serais vraiment bien embêté. Peut-être même que je serais incapable de leur expliquer pourquoi le mercredi vient après le mardi. Se paieront-ils ma tête ? Moi qui ai lu trois fois Les frères Karamazov et Le Don passible. Et même L'idéologie allemande, une fois. Moi qui peux donner jusqu'à la seizième initiale du nombre pi (CHERCHER SYMBOLE PI). Oseront-ils donc se payer ma tête ? Sans doute, oui. A en crever.

      "Vous aimeriez un peu de musique ? demanda le chauffeur.

      - Excellente idée", dis-je.

      Une ballade de Chopin commença à filtrer dans la voiture. Je me croyais transporté dans l'antichambre d'un banquet de mariage.

      "Dites donc, demandai-je au chauffeur, vous connaissez le nombre pi CHERCHER SYMBOLE ?

      - Le fameux 3,14 ?

      - C'est bien ça. Jusqu'où pouvez vous aller dans les décimales ?

      - J'en connais les trente-deux premières, dit-il comme si de rien n'était, mais pour ce qui est de la suite...

      - Trente-deux ?

      - Oui, il y a un petit truc mnémotechnique. Pourquoi vous me demandez cela ?

      - Comme ça, dis-je découragé, ...pour rien."

      Nous restâmes ensuite à écouter Chopin, tandis que la voiture progressait d'une dizaine de mètres. Autour de nous, les gens dans les bus ou au volant de leur voiture écarquillaient de grands yeux en voyant notre monstrueuse voiture. J'avais beau savoir que les fenêtres étaient équipées d'un verre spécial et que l'on ne pouvait nous voir de l'extérieur, ce n'était pas très agréable d'être inspectés de la sorte de la tête aux pieds.

      "Ca bouchonne drôlement ! dis-je.

      - Eh oui, fit le chauffeur. Mais de la même manière que le jour toujours se lève au bout de la nuit, l'encombrement de la circulation n'est jamais sans fin.

      - C'est vrai, dis-je, mais il ne vous arrive jamais de vous énerver ?

      - Bien sûr, il m'arrive de trouver ça parfaitement désagréable. Mais je considère que tout cela constitue des épreuves qui nous sont infligées, et que, par conséquent, s'énerver signifierait une défaite personnelle.

      - C'est une interprétation des bouchons qui n'est pas sans quelques accents religieux...

      - Je suis chrétien. Je ne vais pas à la messe, mais j'ai toujours été croyant.

      - Tiens, tiens. Et ça ne vous semble pas contradictoire d'être à la fois et chrétien et chauffeur d'un gros bonnet de l'extrême-droite ?

      - Le Maître est une personne remarquable. Certainement la plus remarquable, après Dieu, parmi toutes celles que j'ai pu rencontrer jusqu'à ce jour.

      - Parce que vous avez rencontré Dieu ?

      - Bien sûr. Je lui téléphone tous les soirs.

      - Mais..." Un léger doute m'arrêta Ma tête recommençait à perdre le fil. "Heu..., mais si tout le monde se met à téléphoner à Dieu, la ligne doit être drôlement encombrée et ça doit sonner tout le temps occupé... Pire que les renseignements aux alentours de midi, non ?

      - Aucune inquiétude à avoir à ce sujet. Dieu est un être de la simultanéité. Cela veut dire que si un million de personnes l'appelaient au même moment, eh bien il parlerait en même temps à un million de personnes.

      - Je n'y connais rien personnellement, mais vous croyez que c'est là une interprétation orthodoxe ? Je veux dire, au plan théologique ?

      - Il est vrai que je suis un "radicaliste". C'est d'ailleurs pour cela que je ne peux pas me faire à l'église.

      - Je vois", dis-je.

      La limousine progressa d'une cinquantaine de mètres. Je glissai une cigarette entre mes lèvres et, au moment où j'allais l'allumer, je m'aperçus que j'avais un briquet en main. C'était le Dupont à emblême de mouton que l'homme avait mis dans ma main, et que j'avais donc emporté sans y prendre garde. Il semblait fait pour la paume de ma main, comme si j'étais né avec. Son poids, la sensation qu'il donnait au toucher, tout était irréprochable. Après un instant de réflexion, je décidai de me l'approprier. Un briquet en moins n'a jamais embarassé personne. Je jouai à ouvrir plusieurs fois le couvercle avant d'allumer ma cigarette et de le ranger au fond de ma poche. En contrepartie je fourrai mon Bic portable dans le vide-poches de la portière.

      "Le Maître me l'a donné il y a quelques années, dit soudainement mon chauffeur.

      - Quoi donc ?

      - Le numéro de téléphone de Dieu."

      Je laissai échapper un soupir à peine perceptible. Etais-je devenu fou ? Ou bien était-ce lui qui l'était ?

      "Vous êtes le seul à avoir été mis dans la confidence ?

      - Oui, le seul. C'est une personne très estimable. Vous voulez le connaître ?

      - Si c'est possible... dis-je.

      - Eh bien, appelez à Tokyo, le 945...

      - Une seconde", dis-je, et sortant mon carnet et mon stylo, je pris note.

      "Vous êtes sûr que vous pouvez me le donner ?

      - Sans problème. Je ne le donne pas à tout le monde, mais vous me semblez quelqu'un de bien.

      - Merci, vraiment, dis-je. Mais, dites-moi, de quoi faut-il lui parler à Dieu ? C'est que je ne suis pas chrétien et...

      - Je ne pense pas que ce soit un problème. Il suffit de lui parler sincèrement de ce que vous pensez, de vos soucis. N'ayez pas peur de lui dire des choses tout à fait insignifiantes, il ne s'ennuiera ni ne se moquera de vous.

      - Eh bien merci. Je l'appellerai.

      - Vous ne le regretterez pas", dit le chauffeur.

      La circulation devenait plus fluide et les tours de Shinjuku étaient déjà en vue devant nous. Jusqu'au bout du trajet nous ne dîmes plus un mot.

Par big-cow - Publié dans : Une citation
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Mardi 2 novembre 2010 2 02 /11 /Nov /2010 01:42

      Aguiché depuis longtemps par cette étrange couverture, j'ai fini par emprunter dernièrement, à la médiathèque de la rue Mouffetard, le Black Hole de Charles Burns, excellent comic édité chez Delcourt. J'avais déjà entendu citer la BD ça et là, et feuilleté quelques pages, probablement dans une FNAC, un peu après la sortie de l'intégrale.

 

Black Hole

 

      Black Hole, c'est avant tout la crève. On est aux Etats-Unis, au lycée : les hippies commencent à être dépassés, mais, pour reprendre la quatrième de couverture, "Bowie est encore un peu trop bizarre". Et puis, donc, il y a la crève : ça ne touche que les adolescents, ça se propage par les rapports sexuels, il n'y a pas de remède : surtout, ça transforme le physique, mais de manière aléatoire : untel verra une bouche se développer sur sa poitrine, untel des éruptions de bubons sur le visage, d'autres encore la naissance d'une queue, la perte des cheveux, voire aucun effet directement visible. Dans tous les cas, quand quelqu'un chope la crève, ça finit par se savoir : les gens qui l'ont, on les regarde en rigolant, en se disant "oh merde" si on les connaît de près, puis ils disparaissent, ils finissent par partir, et on n'en parle plus. Sauf qu'ils vont quelque part, ces gens, et beaucoup vont vivre dans les bois qui environnent la ville, anonyme, où se passe l'histoire.

 

      Au premier degré, Black Hole est une sorte de comic horrifique assez glauque, assez violent aussi, qui n'épargne pas grand chose, et surtout pas ses personnages, les uns après les autres déformés par des mutations, rejettés, oubliés et forcés de s'exiler, voire poussés à la folie pure et simple. La forêt, lugubre, où se passe l'essentiel du comic est plus que propice à ce genre de visions : visions de cauchemar, rêves terrifiants, qui peuplent l'imaginaire des différents personnages, qu'il s'agisse de Rob, de Chris, d'Eliza ou de Keith. Le comic prend souvent ces accents de film d'horreur, surdosant parfois un peu, secouant toujours : c'est glauque, c'est assez délirant, et c'est souvent confus, de manière qu'on ne parvienne plus vraiment à distinguer le rêve et la réalité, comme lorsque Keith, défoncé au LSD, se perd en forêt après avoir déambulé en ville, et tombe sur un bras coupé. Il y a aussi ces silhouettes qui passent ça et là, ces sculptures à la Blair Witch qui ornent les arbres... et l'idée latente qu'il y a quelque chose ou quelqu'un d'autre derrière tout ça, et qu'on va pas tarder à y passer à son tour.

 

      A vrai dire, l'environnement où se déroule Black Hole n'est pas vraiment celui du lycée, mais bien davantage celui des potes de lycée : les profs ne sont même pas évoqués, les parents sont parfois regrettés, mais c'est tout : les personnages, ce sont ces lycéens parfois prématurément vieillis par la maladie, forcés de se prendre en main plus tôt que prévu, et c'est là, pour moi, le principal thème de Black Hole. La première image du comic, celle qui s'affiche dès la couverture passée, c'est celle d'une fente qui s'élargit - en fait une vision issue d'un cours de biologie, où Keith dissèque une grenouille et fait un cauchemar en ouvrant le dos de la bête. Cette image de la fente qui s'agrandit, on la retrouve partout : c'est la peau de Chris qui s'ouvre au niveau du dos et qui mue, c'est la blessure qu'elle se fait au pied, c'est le sexe féminin, qu'il s'agisse de celui de Chris ou d'Eliza, ce sont les taillis qu'on écarte pour quitter la ville et entrer dans les bois ; cette fente, c'est le symbole du passage, de l'émancipation ; une fois la crève attrapée, on la garde, et on est condamné, un jour ou l'autre, à partir, car on ne peut pas la cacher indéfiniment - c'est sans grand espoir que Lisa prétend qu'elle s'est brûlée pour cacher ses mains palmées sous des bandages. C'est donc l'émancipation brutale, contrainte, précipitée, que symbolise cette crève du milieu des années 1970 : c'est la décennie de la crise, et la crise commence par frapper les nouveaux arrivants, dans un sens. Dans le fond, Black Hole est bien plus qu'une réflexion sur les MSTs, qu'une annonce du sida, c'est plutôt un comic métaphore de cette époque, de la vie lycéenne du milieu des années 1970, au moment où tout commence à aller mal, même si tout finit plus ou moins bien : car, après avoir aperçu la fente qui ouvre le volume, les personnages la traversent, et c'est Chris qui, à la fin, se laisse dériver sur la mer en regardant ce qui se trouve de l'autre côté : le ciel infini, plus ou moins tout ce qui lui reste.

Par big-cow - Publié dans : Une oeuvre
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Lundi 1 novembre 2010 1 01 /11 /Nov /2010 01:42

       Une fois n'est pas coutume, c'est un cours qui m'a inspiré cet article ; profitons-en car ça ne risque pas de se produire souvent. En cours de critique de l'image documentaire, on a évoqué la propagande par la photographie, et notamment la façon dont la photographie encensait le héros, la façon dont elle le retravaillait, dont elle le caractérisait. En l'occurence, l'individu pris pour exemple était un aviateur de la Première Guerre Mondiale, pas un des meilleurs, non, mais un vrai de vrai, un pur de dur, un type qui en a, qui en envoie, qui en jette : Georges Guynemer. Guynemer est un aviateur comme un autre, dans le fond, sauf qu'il a peut-être le regard un peu plus noir, ce qui fait qu'on le reconnaît tout de suite. A vrai dire, le processus de propagande entamé autour du personnage ne m'intéresse pas plus que cela dans cet article, et c'est plus de la figure de l'aviateur en général que je veux parler ici.

 

      De l'aperçu qu'on en a eu en cours, il n'y avait pas, dans l'aviation, d'organisation, de hiérarchie et de discipline aussi scrupuleuses que dans le reste de l'armée : l'aviation était un corps nouveau, un corps qui se développait à peine, et dont les règles n'étaient pas fixées, laissant le champ totalement libre à ses membres pour les inventer. Ce fut le cas de Guynemer, qui, à en croire le cours, décida (un peu pour lui-même, un peu pour la postérité) que chaque lot de cinq avions ennemis abattus vaudrait une récompense - en fait, une décoration purement symbolique et auto-décernée. Mais l'idée est là : déjà, dès les premiers affrontements aériens, et sans aller jusqu'à l'incroyable célébrité, encore aujourd'hui, du Baron Rouge, la gloire apparaissait comme un des éléments constitutifs de la vie du pilote d'avion de combat. Guynemer, par ailleurs devenu icône de la presse propagandiste, était célébré, admiré, adulé. Une anecdote a tout particulièrement retenu mon attention. Alors que Guynemer est de passage à Paris, on lui prête une Mercedes : l'aviateur décide de remonter les Champs-Elysées à contre-sens, et les gens l'acclament, car l'aviateur, qui prête le flanc au danger à bord de son avion, se doit de se confronter au danger partout où il va, mène une vie dangereuse, et en tire une reconnaissance plus grande encore de la part du public.

 

Guynemer

 

      A priori, rien de bien passionnant dans cette figure d'un Guynemer casse-cou, qui apparaît comme le symbole d'une époque, où l'on chantait encore la gloire des aviateurs, à la pointe du combat moderne. Par la suite, cet héroïsme de l'aviateur ne trouve plus d'écho dans la société : de l'aviation de la Seconde Guerre Mondiale, on retient surtout les bombardements de Malte, de Dresde, de Berlin ; aujourd'hui, ce sont les pilotes d'avion de ligne qui sont les héros de notre société, comme celui qui, il y a un ou deux ans, était parvenu à effectuer un amerrissage en plein New-York, si je me souviens bien.

 

      Pourquoi, alors, le cas de Guynemer m'a-t-il paru intéressant ? Tout simplement parce que les Guynemer n'ont pas cessé d'exister. Pour commencer l'année scolaire, j'ai emprunté et lu l'excellent L'étoffe des héros de Tom Wolfe (j'avais vu le film de Philip Kaufman quand j'étais au collège), duquel j'avais déjà eu le plaisir de dévorer Acid Test en terminale. Dans L'étoffe des héros, consacré aux astronautes des missions Mercury, Tom Wolfe commence par dresser le portrait des candidats postulants pour participer à la mission : anciens pilotes de chasse pendant la Guerre de Corée pour les plus anciens, tout juste sortis des écoles d'officiers pour les seconds, participant tous à divers programmes de tests d'avions de chasse. Leur Mecque ? Edwards, où Chuck Yeager, le premier, a franchi le mur du son, et bat régulièrement des records de vitesse. Le portrait dressé par Tom Wolfe est non seulement hilarant mais également et surtout fascinant : ces hommes sont des beaufs, des vrais de vrais, aiment le sexe, l'alcool, risquer leur peau, que ce soit en avion ou, justement, en voiture ; car l'une des principales caractéristiques de ces aviateurs est d'acheter les voitures les plus rapides possibles pour s'envoyer dans un arbre à contresens sur la départementale du coin : en gros, ce sont des Guynemer, tous, qui, faute d'adversaires à traquer dans les airs après la fin de la Guerre de Corée, effectuent des simulations d'affrontement à bord de leurs avions, envoyant régulièrement l'un de ces bijoux de la technologie, bien sûr hors de prix, s'écraser dans le désert ou dans les marécages. Je ne sais pas si Tom Wolfe connaissait la propagande française de la Première Guerre Mondiale, mais on peut raisonnablement penser que le reporter a côtoyé ou au moins fréquenté de près le milieu de ces as de la chasse, de ces gens qui en ont. J'ai été frappé par le fait que le monde de l'aviation, en près d'un demi-siècle, n'avait pas pris une ride : les as de la chasse restent des fous furieux, forment une sorte de temps figé, un archaïsme peut-être même, dont L'étoffe des héros raconte la fin.

 

L'étoffe des héros

 

      En effet, ces nouveaux as ont une différence significative avec Guynemer : eux ne sont pas encensés par la presse, ne sont pas célébrés quand ils passent en ville, ne signent pas d'autographes, ne sont pas à la une des journaux. Les aviateurs forment un monde fermé, un univers clos, replié sur lui-même, où l'on cherche avant tout à briller aux yeux de ses pairs. Wolfe rapporte un bon nombre d'anecdotes significatives : ainsi, Scott Carpenter, quatrième astronaute du groupe Mercury à effectuer le vol orbital, délaisse quelque peu ses vérifications de pilote afin de se consacrer aux expérimentations scientifiques que la NASA lui avait demandé d'effectuer, et laisse sa capsule orbitale dériver et atterrir plus loin que prévu : pour les pilotes d'Edwards, il ne s'est pas montré étourdi, non, il a tout simplement paniqué et ne mérite pas d'être consacré comme un réel pilote, comme un type qui en a. Un as, un vrai, en revanche, c'est Yeager.

 

      C'est là qu'on assiste à un phénomène assez intéressant, habilement décrit par Wolfe : la dérive de l'intérêt du grand public vers les astronautes. A l'époque, personne ne savait que Yeager avait franchi le mur du son, tout le monde pensait qu'il s'agissait d'un autre qui avait essayé avant lui, et l'aviateur se heurtait tout le temps à un mur lors de ses conférences : on l'avait par ailleurs chargé de la présentation d'un film qui exaltait justement son prédécesseur (dont je n'arrive pas à retrouver le nom). En même temps, et alors que les premiers essais spatiaux réussissent enfin, l'intérêt du grand public se tourne vers les astronautes : leur arrivée à Houston, racontée par Tom Wolfe, est particulièrement hilarante. Toutefois, notons-le, l'astronaute encensé, ce n'est pas le Guynemer moyen, celui qui risque sa peau tout le temps en s'éclatant en bagnole ; non, l'astronaute encensé, c'est John Glenn, et c'est un modèle, bon père de famille, croyant, patriote, consciencieux, charismatique, impeccable, et premier Américain à graviter autour du globe (même si ce n'est que le troisième à partir dans l'espace). Dans tous les cas, les vraies grandes gueules et as de la chasse, comme Pete Conrad, sont évincées par les tests psychologiques qui précèdent l'entraînement, ou, comme les aviateurs d'Edwards, méprisent les astronautes. Mais Glenn est quand même un OVNI. Dans le film de Kaufman, Glenn est plus qu'encensé, il est célébré, il patronne les autres astronautes, il est leader du groupe. Dans le livre de Tom Wolfe, c'est, disons, un peu différent : Glenn est clairement le type à part, l'emmerdeur de service qui vient casser les couilles des autres astronautes avec ses histoires de moeurs, comme quoi il faudrait faire du jogging tous les matins (ce qu'il est bien le seul à faire), sourire à la presse, mettre fin aux soûleries perpétuelles et arrêter de coucher avec toutes les filles qui se pointent pour dire bonjour aux astronautes : dans le bouquin de Wolfe, Glenn apparaît plus comme un génial emmerdeur que comme un réel modèle, modèle célébré à travers tout le pays après son vol en orbite. Après le succès des vols orbitaux et la célébration des astronautes, toutefois, c'est sûr que les Guynemer des années soixante auront un coup dans l'aile : la gloire, elle s'obtient plus en avion, la Mecque, c'est plus Edwards, c'est Houston, comme le prouve le départ de deux anciens d'Edwards pour la base de la NASA, Pete Conrad et... Neil Amstrong. Fin d'une époque ?

 

L'étoffe des héros

Par big-cow - Publié dans : Une personne
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Mercredi 27 octobre 2010 3 27 /10 /Oct /2010 13:33

Salut à tous ! Ca vous aura pas échappé que ces temps-ci, ça rame un peu, niveau mise à jour : j'étais assez occupé le week-end dernier et je suis en retard sur tous les plans, alors je ne reprendrai que lundi. Bonne semaine !

Par big-cow - Publié dans : Divers
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Samedi 23 octobre 2010 6 23 /10 /Oct /2010 01:42

      Parfois, une simple image vaut mieux qu'un long discours.

 

muffinsdelacolere.png

 

      Ca se passe ici et nulle part ailleurs. Bonne semaine !

Par big-cow - Publié dans : Une porte de sortie
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Vendredi 22 octobre 2010 5 22 /10 /Oct /2010 01:42

      Du fait de tatianesques problèmes, je n'ai pas pu poster ce message hier, et je m'en excuse (je décale par conséquent l'article de demain samedi à dimanche).

 

     C'est Jean, que je remercie ici, qui m'a conseillé, en prépa, le jeu vidéo Stalker. L'intrigue de Stalker se déroule à Tchernobyl, dans quelques années : un nouvel accident a transformé la zone autour de la centrale en véritable endroit maudit, sinistre, lugubre, radioactif.

 

Stalker

 

      Je garde une image de Tchernobyl, qui date de quand j'étais gamin. Ca devait être en 1996 je pense (dix ans après la catastrophe, donc), et alors que j'étais en vacances chez mes grands-parents, j'avais vu un reportage à la télévision sur les événements. Ca parlait de nuage nucléaire, de morts et d'interdiction de manger des légumes, et je me demandais comment les gens faisaient pour se nourrir, si les légumes n'étaient pas consommables ; je ne connaissais pas encore la fameuse barrière des Vosges, bien sûr. Blague à part, une image m'avait marqué dans ce reportage : probablement à court de documents audiovisuels, les journalistes, en parlant du nuage de Tchernobyl, avait inséré dans le reportage cette image d'un nuage rose, couvrant les trois quarts du ciel : une image incroyablement glauque, lugubre, ce genre d'image qui met terriblement mal à l'aise et qui pousse à scruter le ciel d'un air anxieux, surtout quand on est môme. Surtout, le nuage était une image si neutre que l'on pouvait y projeter tout et n'importe quoi. Je n'avais pas la moindre idée de ce qui s'était réellement passé à Tchernobyl, je ne comprenais rien à ces histoires de radioactivité et de cancer, de centrale nucléaire et d'Ukraine, je gardais juste en tête cette image de nuage, et j'y projettais un peu tout ce que je pouvais imaginer, en une sorte de brouhaha incroyable, pleine d'images sordides, mais en trop grand nombre pour que cela m'affecte d'une quelconque manière.

 

Tchernobyl, 1986

 

      Avec Stalker, disons-le, Tchernobyl est devenu à la mode, aussi bête l'expression soit-elle. Stalker est un excellent FPS, bien hardu, bien difficile comme je les aime, du genre de jeux où l'on réfléchit à chacun de ses pas pour ne pas tomber dans un piège. Car la zone, où se déroule l'histoire, est parsemée de pièges, de traquenards, de créatures sournoises et diverses, animaux dégénérés ou mutants purs et simples : zone lugubre et sublime, où s'alternent vastes plaines assez mornes, ciels de tempêtes, ruines de villages et de fermes de l'URSS. Au bout de la zone, juste avant la centrale, sorte d'apothéose de la ruine, il y a Prypiat. Prypiat, c'est le fantasme absolu, c'est cette ville de près de cinquante mille habitants qui a été vidée de ses habitants du jour au lendemain, du fait de la catastrophe. Prypiat, c'est une gigantesque ville-fantôme, incroyable, un véritable rêve où je n'ai pas eu l'occasion de me rendre, même si je me suis juré d'aller y finir ma vie, tant qu'à faire. Le jeu Stalker reprend la structure de la ville, et on retrouve cette étonnante grande roue, l'endroit le plus radioactif de la ville, puisqu'en dessous sont stockées les eaux de pluie.  Dans l'excellent film Stalker, de Tarkovsky, les trois personnages déambulent dans une zone abandonnée où rien ne se passe, où l'on ne voit rien, où tout se joue sur les sous-entendus et l'onirisme, sur la façon qu'a Tarkovsky de poser sa caméra : de la même manière, on peut projeter n'importe quoi dans l'enfer qui entoure Prypiat.

 

Stalker, le film

 

      Bien sûr, ce qui s'est passé en réalité a été moins chouette. J'avais cherché pas mal d'infos sur Tchernobyl après avoir joué à Stalker, et on peut trouver pas mal de vidéos sur Internet, dont une remarquable, prise peu après l'accident, où les particules radioactives sont visibles sur le film, se sont imprimés, sous forme d'éclat blanc, sur la pellicule de la caméra, quelque chose d'incroyable et en même temps de très glauque, car on imagine la réaction du caméraman à la découverte de ce où il s'était retrouvé. Il y a pas mal de promenades virtuelles dans Prypiat, sur Internet, et c'est toujours un plaisir de s'y immerger. Prypiat est véritablement, comme beaucoup de ces villes-fantômes, un monde hors du temps, un monde hors du monde serais-je tenté de dire, et en tout cas une ville fascinante, tout autant par son histoire que par son aspect et sa situation : en voici quelques photos, trouvées ça et là (passez votre souris sur les images pour la légende) :

 

_40783358_pripyat_lenine.jpg

pripyat-grande-roue.jpg


polidori_pripyat_auditorium_lg.jpg

 

pripyat_tranquille.jpg

 

pripyatneige.jpg

Par big-cow - Publié dans : Un lieu
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